Agir pour le dépistage en situation de précarité dans les Ardennes : des solutions concrètes pour tous

27 novembre 2025

Le cancer ne frappe pas au hasard, et chaque année, les inégalités sociales restent un facteur déterminant dans l’accès au dépistage. Dans les Ardennes, département où le taux de pauvreté est supérieur à la moyenne nationale (INSEE), on observe que la précarité s’accompagne souvent d’un renoncement aux soins, notamment à la prévention et au dépistage des cancers.

Des études menées par Santé publique France montrent que chez les personnes en situation de précarité, le taux de participation au dépistage organisé du cancer du sein chute de près de 10 points par rapport à la moyenne nationale. Cette tendance se retrouve pour le cancer colorectal et le cancer du col de l’utérus.

Pourquoi ? Parce que la précarité impacte directement de nombreux aspects du parcours de santé :

  • La connaissance des dispositifs de dépistage reste souvent faible.
  • Le rapport au corps et au système de santé peut être marqué par la défiance ou des expériences négatives antérieures.
  • L’organisation du quotidien, sous la contrainte financière ou administrative, laisse peu de place à la prévention.
  • Les barrières linguistiques ou la mobilité sont aussi des freins très concrets, en particulier dans les zones rurales ou isolées du département.

L’amélioration du dépistage pour ces publics est donc un enjeu de justice sociale autant que de santé publique.

  • En 2021, seuls 48,6% des femmes éligibles au dépistage organisé du cancer du sein ont participé dans les Ardennes, avec une baisse marquée dans les quartiers à faibles revenus (INCa).
  • Pour le cancer colorectal, la participation départementale stagne à 29,2%, contre 34,3% au niveau national (Données Assurance Maladie 2023).
  • Selon l’Observatoire des inégalités, les personnes sans complémentaire santé participent deux fois moins aux dépistages que celles qui en disposent.
  • La précarité « administrative » (absence de médecin traitant, instabilité de logement, difficulté d’accès aux droits) est un obstacle supplémentaire relevé par de nombreux acteurs de terrain comme le Centre d’Examens de Santé de Charleville-Mézières.

Ces chiffres dessinent une réalité où bien des Ardennais en situation de précarité restent à l’écart des bénéfices du dépistage, alors qu’ils sont souvent plus exposés aux facteurs de risque.

Mieux comprendre ces freins permet d’agir au plus proche des besoins. Plusieurs études, dont le Baromètre Cancer de Santé publique France, identifient des pistes récurrentes :

  • Difficultés d’accès aux informations : L’information sur le dépistage s’avère souvent trop technique ou diffuse, mal adaptée à la compréhension de personnes éloignées du système de santé.
  • Peurs et représentations : La peur d’un diagnostic grave, l’angoisse de l’examen ou la honte face à certains gestes médicaux sont exacerbées lorsque l’on est en situation de fragilité.
  • Problèmes logistiques : Absence de moyens de transport, horaires des cabinets de santé peu adaptés, démarches administratives complexes, absence de mutuelle.
  • Rapport au système de santé : Sentiment d’être jugé, passif de non-recours ou obstacles linguistiques.

Certaines associations du territoire, comme le Secours Catholique ou les Restos du Cœur, partagent régulièrement des témoignages de personnes ayant renoncé à un dépistage par crainte des coûts cachés ou d’être stigmatisées.

Depuis quelques années, des initiatives naissent ou se développent dans les Ardennes, pour rendre les dépistages plus accessibles à tous, quels que soient les moyens ou le lieu de vie. Voici ce qui change – et ce qui pourrait l’être encore.

Rendre l’information accessible et compréhensible

  • Actions d’« aller vers » : Les campagnes mobiles, comme celles de la CPAM ou des Centres d’Examens de Santé itinérants, proposent des journées de sensibilisation dans les quartiers prioritaires ou les villages sans médecin. Cette approche hors-les-murs permet de toucher directement les publics les plus éloignés de la prévention.
  • Supports adaptés : Utilisation de pictogrammes, de vidéos multilingues, ou d’ateliers d’éducation à la santé co-animés avec des médiateurs issus des quartiers. Ces supports favorisent la compréhension, limitent le jargon médical et contribuent à instaurer un climat de confiance.

Soutenir la médiation en santé

  • Rôle clé des médiateurs de santé : Ces professionnels ou bénévoles, parfois eux-mêmes issus de la précarité, accompagnent les personnes dans les démarches administratives, la prise de rendez-vous, le suivi des résultats. Ils interviennent dans des lieux de vie connus (épiceries solidaires, vestiaires, lieux d’accueil enfants-parents).
  • Formations croisées : Organiser des formations à la fois pour les professionnels de santé et les médiateurs sociaux sur l’importance du dépistage et les spécificités des publics précaires améliore la collaboration et l’efficacité des interventions.

Adapter l’offre de dépistage

  • Actions de dépistage déportées : Mise en place de dispositifs mobiles dans les communes rurales ou zones urbaines défavorisées, pour réaliser sur place (dans un bus santé ou un centre social) les mammographies ou les examens de dépistage du cancer colorectal.
  • Souplesse des horaires : Proposer des créneaux le soir ou le week-end, sur le modèle des opérations « Nuit du dépistage » menées ponctuellement dans le Grand Est, permet d’atteindre les personnes travaillant en horaires décalés.
  • Accompagnement transport : Réseaux d’entraide, chèques-taxis délivrés par certaines collectivités, ou conventions avec les associations locales d’aide à la mobilité représentent des leviers utiles pour celles et ceux qui n’ont pas de véhicule ou de moyens financiers suffisants.

Faciliter l’accès aux droits et aux soins

  • Lutter contre le non-recours : Grâce à l’implication des assistantes sociales, des accueils mutualisés dans les centres de santé et des permanences « droits-santé », plusieurs dizaines de personnes bénéficient chaque année d’une ouverture de droit à la Complémentaire santé solidaire (CSS) dans les Ardennes.
  • Synergie entre structures : Travailler en réseau, en partageant les informations entre centre de dépistage, hôpitaux, médecins traitants, structures sociales et associations, limite le risque de rupture dans le suivi et permet d’orienter plus rapidement les personnes dépistées vers la prise en charge adaptée.

Des exemples concrets, comme ceux menés dans le Pays Rethélois avec l’ARS Grand Est, montrent que les dispositifs de repérage et d’appui, alliés à une action de proximité, augmentent sensiblement le nombre de dépistages réalisés auprès des personnes en précarité (projet expérimental de 2022 : +23% de participation en quartiers prioritaires, source : Agence Régionale de Santé Grand Est).

  • Le bus « Prévention Santé » de la CPAM Ardennes : Depuis 2019, ce dispositif sillonne les zones rurales et périurbaines, proposant informations, dépistages et consultations gratuites. Bilan 2023 : près de 900 personnes accueillies, dont la moitié en situation de précarité (CPAM Ardennes).
  • Ateliers « Kiosque Santé » dans les centres sociaux : Ces permanences mêlent informations pratiques, échanges avec des pairs, et ateliers proposés par des professionnels (sage-femmes, infirmiers-as). Après un an, 40% des participants rapportent avoir passé un examen de dépistage dans les 6 mois suivant l’atelier (Observation interne – CAF Ardennes).
  • Le rôle des pharmaciens de proximité : Ils sont régulièrement en « première ligne » pour renseigner, relayer les campagnes, distribuer les kits de dépistage colorectal, ou orienter vers les bons interlocuteurs. En 2023, 17 pharmacies du département ont participé à l’opération « Octobre Rose » et lifité un partenariat avec les centres d’examens de santé.
  • Initiatives des associations de lutte contre la pauvreté : Les Restos du Cœur ou le Secours Populaire, via leurs maraudes et distributions alimentaires, relayent les campagnes de dépistage en partenariat avec l’URPS Infirmiers et l’Assurance Maladie.

S’appuyer sur ces expériences, c’est aussi imaginer d’autres leviers pour demain :

  • Renforcer l’ancrage local des médiateurs de santé, en les formant et en leur donnant les moyens d’agir auprès des publics précaires.
  • Mieux intégrer la prévention et le dépistage dans les lieux d’entraide (associations, épiceries sociales, structures d’accueil).
  • Simplifier l’accès aux droits : chaque campagne de dépistage pourrait s’accompagner d’un stand « droits-santé » pour lever les obstacles administratifs simultanément.
  • Systématiser la participation des pharmaciens, qui restent les acteurs de santé les plus accessibles en zone rurale ou en petits bourgs.
  • Mobiliser l’éducation populaire (par exemple, les clubs sportifs ou associations culturelles) pour relayer l’information et « banaliser » le dépistage.
  • Développer davantage les partenariats entre institutions, collectivités et associations pour coordonner les actions et éviter la multiplication d’initiatives dispersées.

L’expérience dans les Ardennes, à travers des expérimentations concrètes et des retours de terrain, montre qu’agir contre les inégalités face au dépistage demande du temps, de l’écoute et une volonté collective d’aller vers – et avec – les personnes concernées.

Changer la donne est possible, chacun à son niveau, à commencer par ceux et celles qui, quotidiennement, tissent du lien de confiance entre les habitants et leurs droits à la santé.