Comment les collectivités locales peuvent rapprocher le dépistage des habitants éloignés

4 décembre 2025

En France, malgré l’existence de programmes nationaux de dépistage du cancer du sein, du col de l’utérus ou du côlon, la participation varie beaucoup selon les territoires et les profils. Dans les Ardennes par exemple, le dernier rapport de l’ARS Grand Est (2022) indique que seulement 49% des femmes éligibles participent au dépistage organisé du cancer du sein, alors que l’objectif national est de 70% (source : Santé Publique France). Côté cancer colorectal, la participation dépasse à peine les 42%, contre plus de 50% dans certains départements limitrophes. Pourquoi ces écarts ?

Des facteurs sociaux (niveau de diplôme, précarité, isolement), culturels (rapport au soin, non-maîtrise de la langue) et logistiques (distance des centres, absence de médecin traitant, manque d’information) entrent en jeu. Ces difficultés, connues sous le nom de "déterminants sociaux de la santé" (INSEE), pèsent particulièrement sur les habitants des quartiers prioritaires ou des zones rurales.

Longtemps, la politique de dépistage a été pensée de façon centralisée, avec des campagnes nationales et des invitations individuelles par courrier. Mais pour toucher les personnes "éloignées" – que ce soit géographiquement, socialement ou culturellement – les relais locaux sont indispensables.

Depuis 2018, la Stratégie Nationale de Santé publique encourage les collectivités – mairies, communautés de communes, conseils départementaux – à s’impliquer davantage. Le rapport IGAS sur la prévention et le dépistage (2021) souligne que "leur connaissance fine du tissu social et leur proximité avec les habitants permettent d’élaborer des réponses adaptées, concertées et innovantes".

  • Organiser des permanences de dépistage dans des lieux accessibles et fréquentés (marchés, médiathèques, maisons France Services)
  • Mobiliser les acteurs associatifs et les centres sociaux dans la diffusion d’informations adaptées
  • Proposer des transports gratuits ou des solutions d’accompagnement pour se rendre aux rendez-vous de dépistage
  • Traduire les supports d’information, organiser des réunions multilingues ou utiliser l’intermédiation sociale

À Charleville-Mézières, la mairie s’est impliquée en relayant les opérations "Mois sans tabac" et "Octobre Rose" dans ses équipements municipaux, touchant au passage plus de 2 000 personnes hors circuit médical classique (source : Ville de Charleville-Mézières, bilan 2023).

Pour atteindre les publics invisibles, les actions "hors les murs" montrent leur efficacité : l’exemple du bus de dépistage itinérant, mis en place dans le Nord de la France par le département de l’Aisne, a permis de doubler la couverture du dépistage du cancer du sein dans les zones rurales visitées (de 38% à 73% sur certaines communes, chiffres Ligue contre le Cancer - 2023).

Ce type d’initiative, qui combine accueil sans rendez-vous, confidentialité et conseils personnalisés, repose souvent sur une collaboration serrée entre collectivités, professionnels de santé, Caisse Primaire d’Assurance Maladie (CPAM) et associations. Les retours d’expérience démontrent :

  • Une réduction des non-recours causés par la logistique ou la méconnaissance du dépistage
  • Un effet boule de neige par le bouche-à-oreille positif local
  • Une meilleure prise en charge précoce, donc des chances de guérison améliorées

Dans les Ardennes, les "Échappées roses" – opération portée par le comité départemental de la Ligue contre le cancer avec le soutien du Conseil Départemental – sont organisées chaque année dans plusieurs bourgs et villages pendant Octobre Rose. Bilans gratuits, ateliers de sensibilisation, et présence d’infirmières facilitent un vrai dialogue avec les personnes qui ne se sentent pas toujours légitimes à pousser la porte d’un centre de santé : c’est typiquement là que la collectivité peut faire la différence.

La confiance, le sentiment de sécurité, le fait d’être reconnu et accompagné sont des facteurs majeurs pour lever les freins. L’étude PREVADO (Santé Publique France 2021) rappelle que 47% des personnes non participantes au dépistage invoquent "l’oubli" ou la "peur du résultat", plus que l’absence d’accès technique au dépistage.

Plusieurs stratégies locales démontrent donc leur efficacité :

  • Co-construction d’actions : En associant des habitants (comités citoyens, référents quartiers, relais communautaires) à l’élaboration des campagnes, on identifie mieux les freins réels et on adapte le discours aux besoins du terrain.
  • Médiation en santé : Former des médiateurs/interprètes issus des communautés concernées favorise la prise de rendez-vous et la compréhension des enjeux de santé.
  • Utilisation de supports variés : Les collectivités qui diversifient leurs outils d’informations (vidéos, podcasts, réseaux sociaux, flyers distribués dans les boîtes à pain en zone rurale…) atteignent un public plus large, notamment chez les moins familiers avec l’écrit ou le français.
  • Appui sur les événements locaux : Exploiter les fêtes de village, foires agricoles, ou forums d’associations pour installer des stands d’information ou proposer des tests simples "sur le passage" permet de toucher des personnes habituellement "hors radars".

À Rethel, une exposition sur la santé des femmes, organisée par la ville, a permis de doubler la fréquentation du centre de dépistage voisin pendant sa durée, avec une majorité de primo-visiteurs (données Ami Santé Ardennes, 2022).

L’évolution des financements de la prévention ne doit pas être négligée. Depuis la réforme de la loi de santé de 2016, l’Assurance Maladie et les Agences Régionales de Santé proposent des appels à projets ouverts aux collectivités. Ces financements peuvent servir à :

  • Recruter des agents relais ou des médiateurs en santé
  • Développer des actions mobiles (bus, camionnettes équipées, barnums pour interventions ponctuelles)
  • Créer des campagnes de communication ciblées sur les publics prioritaires
  • Soutenir le maillage entre structures sanitaires, écoles, maisons de quartier et associations de proximité

Le département de la Meurthe-et-Moselle, grâce à l’appel à projets PRS2 (Programme Régional de Santé), a ainsi financé en 2022 huit projets communaux ayant permis d’atteindre près de 5 000 habitants « éloignés du parcours de soins » (source : ARS Grand Est).

À noter également que la mobilisation locale est souvent catalysée par l’expertise de réseaux existants : les Conseils Locaux de Santé Mentale (CLSM), les Réseaux de Parcours en Santé, ou les Contrats Locaux de Santé sont autant d’espaces de coordination. En faisant se rencontrer les agents des collectivités, les professionnels de santé et les associations, ces instances facilitent la mutualisation des actions pour plus d’impact.

Mobiliser les publics dits "éloignés" du dépistage ne relève pas d’une baguette magique. Cela demande du temps, de la persévérance, une bonne connaissance du terrain, mais aussi des partenariats concrets et de l’imagination au quotidien. Beaucoup de collectivités ardennaises et ailleurs montrent que c’est possible : ce sont à la fois des facilitatrices, des ambassadrices et souvent des initiatrices d’actions nouvelles. La mobilisation locale, au plus près des besoins, sera un levier déterminant pour réduire les écarts de santé et améliorer la détection précoce des cancers.

Pour aller plus loin :